Le Québec vers la grève sociale : Bilan de la double grève communautaire et étudiante

Du 23 mars au 2 avril, se déroulait au Québec la grève des travailleuses travailleurs du communautaire autour du mouvement Le communautaire aboutte[1]. Cette grève a mobilisé plus de 1882 organismes communautaires et 20 000 travailleurs et travailleuses pour protester contre le manque de moyens. En parallèle, s’est déroulé la semaine de grève étudiante contre l’austérité (du 23 au 27 mars) à la suite de l’appel de la Coalition de Resistance pour l’Unité Étudiante Syndicale (CRUES)[2]. Cette grève étudiante a quant à elle mobilisé plus de 65 000 étudiants et étudiantes. Quel est le bilan de ces deux grèves et quelles perspectives offrent-elles dans l’optique du mouvement vers la grève sociale pour le premier mai[3] et dans l’optique d’une escalade de la lutte des classes ?

La grève du communautaire

La grève du communautaire a été lancée pour répondre au problème du manque criant de moyens dans le communautaire, alors que le gouvernement bourgeois et libéral-conservateur de la Coalition Avenir Québec (CAQ) multiplie les subventions aux entreprises capitalistes privées. Le mouvement {Le communautaire aboutte} insiste bien sur le fait « qu’ils ne demandent pas la charité », mais qu’ils « exigent la reconnaissance et le financement adéquat » exigé par « le rôle essentiel qu’ils accomplissent dans la société ».

La mobilisation s’articulait autour de trois revendications principales : 1) des conditions de travail décente pour les travailleuses et travailleurs du communautaire (avec la revendication d’un salaire minimum de 28$/heure) ; 2) un financement adéquat du communautaire ; 3) la sauvegarde de l’autonomie des groupes communautaires[4]. Auxquelles vient s’ajouter la démission de la ministre de la Sécurité sociale et de l’action communautaire, Chantal Rouleau, démission qui fut symboliquement proclamée le 30 mars[5].

Cette mobilisation survient en réponse à la grave crise que traverse les organismes communautaires. Celle-ci résulte de la contradiction provoquée par l’austérité et la crise économique, qui réduit de plus en plus le financement des groupes communautaire tout en rejetant une partie de plus en plus grande de la classe ouvrière dans la misère et la précarité le sous-prolétariat. Les organismes communautaires se retrouvent donc à devoir faire de plus en plus avec de moins en moins.

La mobilisation a commencé à l’automne 2025 avec la semaine de grève du 20 octobre au 24 octobre. À l’avant-garde du mouvement on retrouve plus de 115 organismes communautaires de la Mauricie et de la région Centre-du-Québec, centrés autour de la ville de Shawinigan, pour réclamer un réinvestissement de 98 millions de $ pour les organismes communautaires de la région[6]. La mobilisation a culminé avec la manifestation du 22 octobre à Shawinigan qui a réussi à réunir plus de 1000 manifestantes et manifestants, et la manifestation du 24 octobre devant l’Assemblée nationale à Québec. Cette grève a permis de propager le mouvement à l’échelle du Québec et de donner naissance au mouvement {Le communautaire aboutte} qui a lancé l’appel du 25 février dernier en faveur du déclenchement d’une grève du communautaire pour deux semaines, du 23 mars au 2 avril.

Face au sous-financement et à la misère croissante, le mouvement a rapidement gagné les travailleurs et travailleuses du communautaire de l’ensemble de la province. La double-semaine de grève, qui avait commencé avec plus de 1500 organismes communautaires s’est terminé avec 1882 organismes représentant plus de 20 000 travailleurs et travailleuses, ce qui est un réel mouvement de masse, mais qui reste encore minoritaire si lorsqu’on sait qu’il existe 10 300 organismes communautaire regroupant 137 000 travailleurs et travailleuses[7]. Néanmoins ces chiffres démontrent que le mouvement a encore de l’espace pour prendre de l’expansion et se massifier.

Les grévistes du communautaire se sont coordonnés au sein de cellules locales afin de coordonner leurs actions. On a vu des manifestations à Montréal, Québec, Trois-Rivières, Sherbrooke, Longueuil (avec plus de 2000 manifestants), Saint-Eustache, Gaspé, Saint-Gabriel, Saint-Anne, Magog, Drummonville, et Repentigny. Il s’agit donc d’un mouvement très étendu partout au Québec. La mobilisation a finalement culminé avec la manifestation du 2 avril devant le parlement à Québec, qui a regroupé plus de 10 000 manifestants. D’autres actions sont à prévoir de la part du mouvement {Le communautaire aboutte}.

La grève étudiante

La grève étudiante a été lancé dans le but de répondre aux mêmes problématiques d’austérité qui se répercutent aussi bien dans le communautaire qu’en éducation où la bourgeoisie multiplie également les coupures. Cette grève combine plusieurs revendications : 1) la fin des coupures en éducation, et un réinvestissement massif en éducation ; 2) une réforme de l’Aide au Financement des Études (AFE) ; la rémunération des stages non payés et la bonification de la rémunération pour ceux qui le sont déjà ; 4) ainsi que l’annulation des « frais institutionnels obligatoires » de 457,40 $ pour les étudiants et étudiantes en rédaction de maîtrise et de doctorat à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM)[8].

Tout comme la grève du communautaire la grève étudiante nait du fait des nombreuses coupures austéritaires imposées par la bourgeoisie. Rien qu’au cours des deux dernières années : 200M$ dans les centres de service (ex-commissions scolaires), 151M$ dans les Cégeps et 400M$ pour l’entretien des bâtiments. Sans compter le fait que l’inflation réduit mécaniquement les budgets d’année en année. Ces coupures entrainent une dégradation des écoles, comme au Cégep de Saint-Laurent, ou un pavillon entier a été condamné, parce que le bâtiment s’effondrait littéralement sur la tête des étudiants et étudiantes[9]. Ce manque de financement contraint nécessairement les Université à reporter le manque à gagner sur les étudiants, en essayant de leur extorquer des frais de scolarité toujours plus exorbitants, comme ce fut le cas à l’UQÀM, où l’administration prévoyait d’imposer une hausse de frais de scolarité (457,00 $ par session) aux étudiants et étudiantes des cycles supérieur, qui bénéficiait d’un congé de frais de poursuite.

C’est à l’appel de la Coalition de Résistance pour l’Unité Étudiante Syndicale (CRUES), lancée au début de février et à la suite de son congrès, que les associations étudiantes ont commencé à tenir des assemblées générales de grève de la fin février à la mi-mars, dans le but de tenir une semaine de grève du 23 au 27 mars. À l’avant-garde du mouvement on retrouve les associations facultaires de l’UQÀM (sciences humaines, droit et politique, art, éducation, communication) mobilisée contre la hausse de frais de scolarité. Mais également des associations étudiantes en région, comme l’AGECAR (l’association des étudiants du campus de Rimouski) qui a prolongé la grève sur deux semaines, dans le but d’effectuer une jonction avec le communautaire.

La grève a débuté tel que prévu le lundi 23 mars. Parmi les actions remarquables on peut souligner, le blocage du Cégep de Saint-Laurent, pour empêcher l’administration d’accéder au cours, qui s’est rapidement transformé en une occupation du Cégep, qui fut délogée par la police le soir même[10]. À l’UQÀM la semaine de grève s’est ouverte par la tenue d’une assemblée populaire. Cette assemblée fut rapidement suivie d’une manifestation dans les bureaux de l’administration de l’UQÀM. Des conférences et des projections ont également été organisées. Des diners gratuits ont été tenus dans l’agora de l’UQÀM. On a également assisté à une manifestation de corridor le 24 mars, et une manifestation pour bloquer la circulation le 26 mars qui a été sévèrement réprimée par la police. Répression qui, en plus du Cégep de Saint-Laurent, s’est également exercée contre une manifestation des étudiants et étudiantes du Cégep de Maisonneuve, qui a été brutalement réprimée ce même 26 mars en matinée[11].

La grève étudiante contre l’austérité a culminé avec la manifestation du 27 mars[12] qui est parvenu à rassembler environ un millier d’étudiants et étudiantes à Montréal, pour une grève qui a mobilisé 65 000 étudiants et étudiantes à un moment ou à un autre de la grève. La mobilisation étudiante se poursuivra, avec la grève sociale du premier mai, et une possible {Grève Générale Illimitée} (GGI) pour l’automne à l’appel de la CRUES.

La grève sociale

Ces deux mouvements de grève s’inscrivent dans le mouvement beaucoup plus large pour une grève sociale au mois de mai. Cet appel à la grève sociale a été lancé par une coalition regroupant 6 organisations : La Convergence des Luttes Anti Capitalistes (CLAC), groupe anarchiste bien connu qui organise le traditionnel Premier mai anticapitaliste à chaque année ; le Syndicat Industriel des Travailleurs et Travailleuses – Industrial Workers of the World (SITT-IWW) syndicat anarchiste bien implanté dans le communautaire ; Alliance Ouvrière (AO) qui s’est illustré avec la syndicalisation des entrepôts Amazon ; Désinvestir pour la Palestine (D4P) groupe de solidarité avec la Palestine, la Coalition de Résistance pour l’Unité Étudiante Syndicale (CRUES) syndicat étudiant que nous avons déjà mentionné ; et le Conseil Central du Montréal Métropolitain de la CSN (CCMM-CSN) aile gauche du mouvement syndical, qui avec ses 110 000 membres regroupés en 400 syndicats représente de loin l’organisation la plus nombreuse de la coalition.

L’objectif de la coalition est de s’opposer à « la floppée de projets de loi antisyndicaux, anti-immigrants, racistes, transphobes, antiféministes et liberticides proposés par nos gouvernements dans la dernière année »[13]. Parmi ces projets de lois récemment avancé par la CAQ : Le projet de loi 1 de soi-disant constitution du Québec[14], qui prévoit d’interdire aux organisations recevant des subventions publiques de s’opposer à une loi, qui supprime le délai de suspension d’une loi par les tribunaux, et qui permet de faire des lois contraires à la Charte des droits et libertés de la personne. Le projet de loi 3[15] qui rend facultatives les cotisations « politiques », c’est-à-dire toute cotisation qui ne sert pas à faire valoir les acquis d’une convention collective. Le projet de loi 7[16] qui s’attaque au communautaire, en supprimant notamment le Fond d’Aide à l’Action du Communautaire Autonome (FAACA). Et le projet de loi 13[17] qui vise à entraver le droit de manifester, en interdisant de manifester à moins de 50m de la résidence d’un élu ; en octroyant un droit de fouille aux policiers contre toute personne suspectée de posséder un objet « dangereux » (incluant les fumigènes ou n’importe quel objet « contondant ») en manifestation ; et en interdisant de porter un signe identifié à une « organisation à dessein criminel » sans préciser la liste de ces organisations, ce qui pourrait rapidement revenir à une interdiction de porter un simple keffieh en soutien à la Palestine.

De tous ces projets de lois, le projet de loi 3 est sans aucun doute celui qui menace le plus les syndicats. En effet, les cotisations facultatives engloberaient toute dépense « politique » ce qui inclut le fait de dépenser de l’argent pour n’importe quelle cause environnementale, féministe, antiraciste, pacifiste ; de financer des campagnes contre des partis politiques ; le fait de contester une loi devant les tribunaux ; l’organisation de manifestations ; les dons aux organisations solidaires des syndicats ; la participation à tout organisme qui ne serait pas explicitement syndical. Ce projet de loi menace de détruire le financement des syndicats. C’est un projet de loi antisyndical, qui vise à empêcher les syndicats d’intervenir sur des questions qui dépasse le cadre étroit des revendications économiques. de faire de la politique. Or empêcher les syndicats de faire de la politique c’est empêcher la classe ouvrière de faire de la politique. Ce projet de loi est donc une offensive de la bourgeoisie contre le prolétariat qu’il faut combattre par tous les moyens, au premier rang desquels : la grève sociale.

Le mot d’ordre de grève sociale, sert à englober trois caractéristiques du mouvement de grève prévu pour le mois de mai. 1) Premièrement, il s’agit d’une grève politique, ce n’est pas une grève pour des revendications purement économique, ou pour une amélioration des conditions de travail dans le cadre du renouvellement d’une convention collective, mais une grève pour des raisons politiques, pour des raisons sociales, en l’occurrence pour s’opposer à des lois scélérates et liberticides. Cette caractéristique est particulièrement importante au Québec où le droit à la grève politique n’est pas reconnu, en raison de la formule Rand qui restreint le droit de grève aux limites du renouvellement de la convention collective ainsi qu’aux seuls syndiqués (au Québec entre 36 et 40% des travailleurs et travailleuses selon les années). 2) Deuxièmement, il s’agit d’une grève générale. Il ne doit pas s’agir d’une grève sectorielle limitée à telle ou telle branche d’industrie, mais d’une grève de tous les travailleurs et toutes les travailleuses à l’échelle nationale. 3) Troisièmement, la grève ne doit pas se limiter aux seuls travailleurs et travailleuses syndiqués, elle doit également inclure les travailleurs et travailleuses non-syndiqués, les étudiants et étudiantes et les organismes communautaires. C’est pourquoi la grève du 1ermai doit être une grève sociale.

Plus de 150 organismes ont déjà signé l’appel à la grève sociale, dont 60 groupes communautaires, 18 syndicats, 16 associations étudiantes et 59 organisations politiques. La grève sociale pour le premier mai sera-t-elle un succès ? Nous ne pouvons que l’espérer et militer pour cet objectif !


[1] https://aboutte.info

[2] https://crues.org/2026/02/06/appel-a-une-semaine-de-greve-et-dactions-contre-lausterite/

[3] https://premiermai.info/calendrier/

[4] https://aboutte.info/wp-content/uploads/2025/12/Foire-aux-Questions_Greve.pdf

[5] https://aboutte.info/wp-content/uploads/2026/03/COMMUNIQUE-Le-communautaire-congedie-la-ministre-Chantal-Rouleau.pdf

[6] https://aboutte.info/wp-content/uploads/2025/10/Communique-de-presse-Le-communautaire-a-boutte-.pdf

[7] https://statistique.quebec.ca/fr/communique/portrait-de-action-communautaire-au-quebec-et-dans-les-regions

[8] https://www.ledevoir.com/actualites/education/918045/facture-surprise-etudiants-cycles-superieurs-uqam?rc_source=recirculation&rc_medium=hyperlien&rc_campaign=corps_texte

[9] https://etoiledunord.media/2024/09/17/la-caq-laisse-les-ecoles-et-cegeps-seffondrer/

[10] https://etoiledunord.media/2026/03/23/des-etudiants-en-greve-contre-le-sous-financement-les-suppressions-demplois/

[11] https://pivot.quebec/2026/03/26/etudiants-unis-contre-austerite/

[12] https://crues.org/2026/01/20/manifestation-contre-lausterite-27-mars/

[13] https://premiermai.info

[14] https://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-1-43-2.html

[15] https://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-3-43-2.html

[16] https://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-7-43-2.html

[17] https://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-13-43-2.html