Étiquette : Inuit

  • Justice pour Jusi : un meurtre social qui endeuille le Nunavik

    Justice pour Jusi : un meurtre social qui endeuille le Nunavik

    Le Bureau du coroner du Québec a annoncé l’ouverture d’une enquête publique après la mort de Jusi Padlayat, un jeune garçon de 4 ans qui vivait dans la communauté inuit d’Ivujivik au Nunavik (Québec). Une mort injuste et invisibilisée qu’il faut nommer pour ce qu’elle est : un meurtre social.

    Ce décès est survenu dans des conditions jugées inacceptables par le Bureau du Principe de Joyce, une organisation qui lutte pour un égal accès aux soins des peuples autochtones et la reconnaissance de leurs droits fondamentaux en santé. En effet, les circonstances entourant le décès de Jusi rappellent tragiquement celui de Joyce Echaquan survenu quelques années plus tôt : un manque d’écoute qui entraîne d’importantes négligences médicales et qui conduit à une mort évitable. Le rapport du coroner avait reconnu à l’époque l’existence d’un racisme systémique à l’encontre de la population autochtone et pointait que les instances publiques ne se seraient pas saisies du problème s’il n’y avait pas eu d’enregistrement vidéo pour l’établir.

    Ce nouveau drame témoigne du danger que ce racisme structurel représente pour la survie des personnes autochtones au Québec, mais plus largement au Canada. Historiquement, Ivujivik fait partie des communautés inuit qui ont refusé de signer la Convention de la Baie-James et du Nord Québécois (CBJNQ) de 1975, avec Puvirnituq et Salluit : l’entente prévoyait la cession au Québec des titres, droits et intérêts ancestralement attachés à leurs terres afin de permettre l’exploitation des ressources, comme le projet hydroélectrique de la Baie-James. Si la convention a finalement été signée par l’Association des Inuit du Nouveau-Québec, autorisant à construire le long la Grande Rivière des centrales avec une production d’électricité équivalente à celle de la Belgique, ces communautés perpétuent l’héritage de cette dissidence.

    C’est donc un même système d’exploitation économique sauvage qui produit les inégalités sociales que l’on connaît et qui causent aujourd’hui encore des morts parmi les peuples opprimés. Dans la lignée de l’opposition à la CBJNQ, le mouvement de résistance Inuit Tunngavinga Nunamini s’organise en faveur de l’autogouvernement du peuple Inuit sur ses terres. Ce mouvement est à réinscrire dans le contexte plus général des coopératives inuit qui sont nées dans les années 1960 pour développer des réseaux d’auto-organisation. L’élan des coopératives a donné naissance à des approches différentes et parfois concurrentes de la souveraineté inuit, mais ce sont bien des organisations gouvernementales qui administrent de nos jours les territoires, avec des représentants locaux (la Société Makivik, le gouvernement régional Kativik et divers organismes créés par des lois gouvernementales).

    Rompre avec ces logiques d’État bourgeois, c’est redonner du pouvoir d’agir aux personnes autochtones pour leur permettre de vivre, et dignement. Le site du gouvernement canadien rappelle par exemple que le taux de tuberculose active déclaré chez les Inuit vivant dans l’Inuit Nunangat était 40 fois élevé que pour l’ensemble du Canada en 2019 du fait de la persistance du système colonialiste en santé. Comme le décrivait déjà Engels dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845), nous n’avons pas affaire à une simple négligence, mais bien à un meurtre social qu’il faut nommer comme tel :

    « [Lorsque] la société  […] ôte à des milliers d’êtres les moyens d’existence indispensables, leur imposant d’autres conditions de vie, telles qu’il leur est impossible de subsister, lorsqu’elle les contraint par le bras puissant de la loi, à de­meu­rer dans cette situation jusqu’à ce que mort s’ensuive, ce qui en est la conséquence inévi­table; lorsqu’elle sait, lorsqu’elle ne sait que trop, que ces milliers d’êtres seront victimes de ces conditions d’existence, et que cependant elle les laisse subsister, alors c’est bien un meur­tre, tout pareil à celui commis par un individu, si ce n’est qu’il est ici plus dissimulé, plus perfide, un meurtre contre lequel personne ne peut se défendre, qui ne ressemble pas à un meurtre, parce qu’on ne voit pas le meurtrier, parce que le meurtrier c’est tout le monde et per­sonne, parce que la mort de la victime semble naturelle, et que c’est pécher moins par action que par omission. »