Attentat masculiniste : l’auteur d’un manifeste incel commet une fusillade à Montréal

Lundi matin, dans le quartier Côte-des-Neiges de Montréal, un homme de 25 ans a tué un habitant et un policier dans une fusillade. Le tireur, qui a été abattu, laisse derrière lui un manifeste masculiniste. Voici l’article publié par nos camarades de Révolution Permanente sur le sujet.

Lundi 22 juin, en fin de matinée, un homme a ouvert le feu depuis la fenêtre d’un hôtel du quartier Côte-des-Neiges à Montréal, tuant un habitant et un policier, avant d’être abattu par la police. L’homme de 25 ans, un étudiant originaire de l’Ouest canadien, a laissé derrière lui un manifeste d’une centaine de pages, misogyne et violent, inspiré de l’idéologie « incel ». « Incel » est la contraction des mots « involontaire » et « célibataire » et désigne un mouvement hétérogène constitué d’hommes anti-féministes, qui accusent les femmes d’être responsables de leur célibat – une idéologie notamment diffusée par des influenceurs masculinistes.

Un manifeste incel

Si les motivations du tireur n’ont pas été officiellement confirmées par l’enquête de police en cours et que des commentateurs estiment dans les médias canadiens qu’il n’est pas certain que l’auteur de la fusillade se revendique de la mouvance « incel », le manifeste qu’il a diffusé est très explicite.

Sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnalités féministes, comme l’autrice Martine Delvaux, ont ainsi dénoncé un « refus de nommer la misogynie » et l’omniprésence dans les médias de la rhétorique du « loup solitaire », qui occulte la montée du masculinisme en faisant passer des attentats inséparables d’une oppression patriarcale systémique pour des actes individuels aux allures de « tragédie imprévisible », selon la formule de l’activiste Celeste Trianon, qui a co-organisé une manifestation ce dimanche contre l’idéologie incel à Montréal suite à l’attentat. 

Au Canada, le mouvement féministe est profondément marqué par la tuerie masculiniste de l’École Polytechnique de Montréal en 1989 lorsque treize étudiantes et une secrétaire avaient été assassinées par le masculiniste Marc Lépine – un meurtrier aujourd’hui revendiqué dans les milieux incel – mais aussi par l’attaque à la voiture bélier qui avait tué dix piétons à Toronto en 2018, perpétrée par un homme qui se revendiquait de l’anti-féminisme.

Le manifeste laissé par le tireur est ainsi caractéristique de l’idéologie incel, mêlé à l’utilisation confuse et réactionnaire des concepts marxistes. L’homme s’en prend aux femmes, mais aussi à l’industrie pornographique, qu’il considère comme responsable de son état et qu’il aurait peut-être ciblé : le journal québécois La Pressesouligne que l’immeuble depuis lequel il a tiré se situe en face des bureaux de la société propriétaire du site Pornhub.

Le média explique que la « dénonciation de la pornographie occupe une place centrale dans le réquisitoire de l’assaillant », parmi d’autres cibles, comme « les chirurgiens plastiques, les banquiers, les promoteurs immobiliers, les politiciens libéraux ou conservateurs et ce qu’il appelle les “mâles alpha”. » Interrogée par Urbania, la chercheuse Océane Corbin qui étudie les forums incels, observe que le manifeste comporte également une dimension de mode d’emploi, soit une « marche à suivre pour se procurer des armes, commettre une tuerie. »

Quelles revendications face à la violence masculiniste ?

Face à l’émotion très vive des Montréalais-ses, la mairesse de Montréal Soraya Martinez Ferrada (Ensemble Montréal, centre droit), a promis un meilleur contrôle des armes à feu, mais aussi des réseaux sociaux – pointant le fait que la vidéo de la fusillade ait largement circulé en ligne. Ces mesures sécuritaires ne répondent en rien aux racines des violences patriarcales et occultent le rôle de l’État dans leur multiplication ainsi que dans le développement des idéologies masculinistes. Pourtant, c’est bien l’État qui construit et renforce les normes de genre à travers ses institutions, notamment l’école, où sont éduqués et socialisés les futurs adultes, et d’autant plus dans une période de crises et de militarisation.

De nombreuses voix féministes réclament d’autres mesures. Dans une tribunepubliée par Le Devoir largement relayée, Martine Delvaux souligne : « On a laissé miroiter une augmentation des mécanismes de surveillance de la population, question d’accroître le sentiment de sécurité. Mais ce qui nous aiderait […] ce serait que dès le plus jeune âge, les enfants soient éduqués au sexisme et à l’homophobie, que le consentement soit véritablement un objet d’attention et de discussion dans les écoles”, ou encore “que les mères célibataires ne soient pas les plus précaires dans cette société ».

Comme le suggère en outre l’autrice Marie-Elaine Guay, il importe de comprendre les causes structurelles qui favorisent l’essor du masculinisme et de rompre avec l’idée que les attentats comme celui de Montréal sont le fait de monstres désocialisés, des actes individuels que l’on pourrait abstraire de l’ensemble des rapports sociaux genrés. Elle rappelle par ailleurs sur son compte Instagram que la police n’est aucunement un allié dans la lutte contre l’oppression de genre : à Ottawa, plusieurs policiers ont été mis en cause la semaine dernière pour avoir traqué des femmes via les bases de données de leur institution, mais également « contacté des victimes dans le but de développer des relations intimes » comme le rapporte Radio-Canada

Contre les mesures sécuritaires, qui permettent de renforcer les instruments de répression à disposition de l’État et finissent par être mobilisés contre toute forme de contestation sociale au nom de la lutte contre les féminicides, il importe de revendiquer des mesures qui permettent réellement de s’attaquer aux racines de l’oppression de genre : des papiers et un logement pour tous-tes afin que nulle ne dépende matériellement d’un conjoint violent, des cours d’éducation à la vie affective et sexuelle de qualité, mais aussi des commissions indépendantes et formées capables de prendre en charge les violences sexistes et sexuelles dans les écoles et lieux de travail. Mais, plus généralement, l’explosion des idées et des violences masculinistes est indissociable de la crise du capitalisme, un système qu’il faut combattre si l’on veut en finir avec le patriarcat. 

Stream de la Critique consacrait un épisode en novembre dernier à l’essor des violences masculinistes, afin de les comprendre et de s’organiser pour les combattre, avec la militante de Du Pain et Des Roses, Alberta Nur.

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